S’inspirer des peuples racines pour des jardins de soins et de bien-être (1/2)

8 septembre 2020

J’ai lu cet été un certain nombre d’ouvrages traitant des peuples racines (peuples indigènes, premiers ou autochtones selon la terminologie que l’on adopte…), pensant qu’il y aurait sans doute ici matière à nourrir ma réflexion sur les bienfaits de la nature sur l’être humain…

Ces lectures m’ont beaucoup marqué. Elles m’ont en particulier convaincu de l’intérêt évident de nous mettre à l’écoute des sagesses multi-millénaires de ces peuples pour aider à soigner les maux de notre planète globalisée. Je vous invite vivement à vous intéresser au sujet car ce que l’on apprend va bien au-delà des clichés que l’on a tous plus ou moins en tête. Malgré l’absence de tradition écrite dans ces cultures, il y a bien en leur sein une pensée, riche, profonde, passionnante. (cf bibliographie en fin de texte).

Cependant mon propos ne sera pas ici de refaire le monde (quoique…), mais de tenter de dresser des ponts entre les enseignements de ces peuples et l’élaboration de jardins de bien-être efficaces, puisque c’est l’essentiel de ce qui nous concerne ici ! Je vous invite à explorer cela avec moi au cours des deux articles à venir… n’hésitez pas à me faire part de vos propres réflexions sur le sujet !

Pourquoi des jardins ?

Il est intéressant de constater que les peuples racines ne créent pas de jardins, comme nous l’entendons. Ils ont la forêt, les plaines, les steppes, les rivières, les montagnes… mais je n’ai jusqu’à présent pas entendu parler de peuples premiers ayant développé la tradition des jardins paysagers, circonscrits dans un espace limité et selon une certaine architecture ou un certain style (si je me trompe, merci de me le dire !).

Cela s’explique selon moi de plusieurs manières :
– La nature est leur « jardin ». Ils en apprécient et en célèbrent quotidiennement la beauté et la bonté, en récoltent les fruits avec plus ou moins de travail selon qu’ils la cultivent ou non.
– Leur action sur elle est toujours minime et infiniment respectueuse : ils ne taillent et ne récoltent que ce dont ils ont besoin, plantent ou sèment après avoir arraché… Il leur semblerait probablement inconcevable de violenter la terre et ses occupants sous prétexte de réaliser des espaces pour la jouissance exclusive des hommes. Car la création de jardins ne se fait pas sans quelques dégâts sur les plantes et quelques mouvements de terre).
Cela dit… il m’intéresserait beaucoup d’entendre leur avis sur la question… Créer des jardins pour célébrer la beauté de la nature n’est-il pas un beau moyen d’établir un lien d’amitié avec elle ?
– La notion de propriété n’existe pas chez eux, chacun partageant avec les autres l’espace naturel qui les entoure. Donc pas de jardins privés, jardins qui ont été à la naissance de toutes les traditions paysagères du monde (jardins de cloîtres, de châteaux, de palais…).

Ils vivent en lien si étroit avec la nature, leur Terre-Mère, qu’ils n’ont pas eu à créer de lieu consacré à elle. D’ailleurs tout ce que porte la Terre est sacré à leurs yeux. Elle leur offre tout ce dont ils ont besoin, telle qu’elle est.

Notre situation est bien différente : nos lointains ancêtres (communs à ceux des peuples premiers) ont peu à peu perdu le lien profond qu’ils ont pu avoir avec la nature par le passé (il serait trop long d’en détailler le processus, mais la rupture s’est initiée il y a environ 11 000 ans). La nature a peu à peu été vue quasi-exclusivement à travers ce qu’elle peut apporter à l’homme
(nourriture, matériaux, puis divertissement, loisir…), sans aucune forme de réciprocité, sans écoute pleinement sensible de ce qu’elle est.

On prend mais on ne donne pas, alors que les peuples indigènes ont toujours des rituels, ils remercient la Terre, les arbres, les animaux, ils replantent et sèment… Dans leur compréhension du monde, tout est relié, et ils y sont simplement inclus. Ils ont
cependant le rôle de gardiens de son équilibre (c’est même la seule raison d’être de certains peuples, tels les Kogis de Colombie)..

Notre civilisation s’est donc construite avec une relative indifférence à la nature (puisque exclue de notre « monde »), une indifférence telle qu’elle a conduit peu à peu à sa destruction. Bien sûr il y a toujours eu des admirateurs et des « amoureux » de la nature, mais même eux n’ont jamais eu de relation équivalente à celle qui prévaut encore aujourd’hui dans les peuples indigènes. Et leur amour de la nature n’a pas suffi à éviter la dévastation…

Étrangement, depuis des siècles nous détruisons la nature mais dans le même temps nous créons de nombreux jardins ; ces lieux artificiels où la nature a droit d’être (sous certaines conditions…), où ce serait même sa mission !

N’est-ce pas contradictoire ?
Si la nature n’a d’autre utilité que de nous fournir nourriture et matériaux, à quel besoin(s) répond alors la création de jardins ? Pourquoi ne pas tout bétonner une bonne fois pour toutes et en finir avec toutes ces plantes qui demandent que l’on s’en occupe ?

C’est que probablement réside en nous cette mémoire (que certains peuples appellent Grand-Mère Mémoire) qui sait le lien originel que nous avons avec la nature. Cette mémoire qui sait que vivre en amitié et en harmonie avec elle est notre condition de vie fondamentale, bonne à chacun.

Nous ressentons parfois qu’être entouré d’une belle nature nous apporte plaisir et apaisement, nous nous sentons accueillis. Certains d’entre nous ont le sentiment de retourner « à la maison ». Vu sous la perspective des peuples racines, on peut sans doute avancer que nous créons des jardins pour tenter de retrouver ce lien originel.

Les jardins comme illustration de notre rapport au monde


Cependant… ces tentatives se sont illustrées de manières extrêmement différentes aux quatre coins du monde : pensons aux jardins à la française, aux jardins anglais, aux jardins japonais, aux jardins islamiques… Chaque civilisation a imaginé des jardins répondant à des idéaux philosophiques, religieux, artistiques, sociologiques différents et évoluant avec le temps, ce qui s’est traduit par des styles de jardins très divers.

Dans l’histoire universelle horticole, il ne s’est jamais agi thématiquement de recréer, via un espace jardiné, les conditions d’une relation symbiotique, harmonieuse avec la nature.

Le jardin n’en est pas moins un espace privilégié de mise en relation de l’homme à celle-ci, selon un mode établi par les idées et concepts en vigueur dans nos sociétés. Il est de ce fait un lieu où se révèle pleinement, au grand jour, le rapport d’une civilisation
avec le monde, et la nature en particulier.

La redécouverte du monde sensible

Il n’y a donc rien d’étonnant à l’apparition depuis quelques décennies des concepts de jardins écologiques, en mouvement, planétaires (Gilles Clément), de permaculture, de bien-être et de soins… puisqu’ils répondent aux questionnements de notre monde actuel. L’écoute et le respect du vivant commencent à se rétablir, doucement…

Mon intuition est qu’aujourd’hui, poussés par la nécessité d’atténuer le bouleversement climatique en cours, nous essayons d’inventer un nouveau rapport avec la nature, plus entier, plus harmonieux et plus juste, mais que cela nous est difficile car notre culture nous a conditionnés à la voir comme séparée de nous. Cela nous ôte la possibilité d’être véritablement émus par la violence faite aux plantes et aux animaux. Ce qui fait que la dimension pleinement sensible, si centrale parmi les peuples racines, est la plupart du temps absente de notre pensée.


L’idée que nous puissions écouter et dialoguer avec les arbres, les oiseaux, les fleurs, les pierres, paraît folle aux yeux de la plupart d’entre nous, même si elle peut en séduire certains. On ne se défait pas si facilement de 11 000 ans d’histoire !
Pourtant cette approche sensible semble la plus juste pour avoir une chance de reconsidérer la nature avec respect. Cela ouvrirait automatiquement la voie à l’arrêt de sa destruction systématique et à un rééquilibrage global des écosystèmes.

On ne détruit pas ce que l’on aime, on le respecte, on le protège.

On perçoit cependant le début d’un chemin, nécessairement basé sur ce que nous sommes, c’est-à- dire des êtres profondément cartésiens : certains scientifiques découvrent le monde invisible et sensible des plantes et des animaux, on commence à s’intéresser aux sagesses ancestrales et à les analyser au regard de nos propres connaissances et de nos propres grilles de lecture…
Il est à espérer que plantes et animaux seront bientôt perçus comme des êtres vivants, et non comme des marchandises inertes dépourvues d’émotions et de vie. Le concept d’écocide finira alors par être compris et admis, ce qui sera une grande avancée, essentielle. Les décennies à venir promettent d’être passionnantes !

J’ai posé ici quelques bases de réflexion sur l’apport de la pensée indigène pour l’élaboration de jardins de bien-être. Je serai plus concret dans mon prochain article, en faisant ressortir certaines notions clés chères aux peuples racines et en les mettant en « pratique » dans les jardins.


La question centrale est donc bien : quel type de rapport homme-nature cherchons-nous à établir
dans un jardin, avec quelles intentions ? En découlent de nombreuses questions : quelle est la place du sensible à établir pour retrouver unéquilibre bénéfique à chacun ? En quoi le fait de respecter la nature agirait sur la santé de l’homme ?
Et bien d’autres questions encore…

Merci de m’avoir lu, à très bientôt !

Pour aller plus loin

  • SABAH RAHMANI, Paroles des peuples racines, Actes Sud, collection Domaine du Possible,
    2019
  • VALERIE CABANES, Homo natura, En harmonie avec le vivant, Buchet Chastel, Collection Dans
    le Vif, 2017
  • FREDERIKA VAN INGEN, Sagesses d’ailleurs, pour vivre aujourd’hui, Editions des Arènes, J’ai
    lu, 2016
A propos de l'auteur
Thomas Guizard

Thomas Guizard

Thomas Guizard est Eco-paysagiste, fondateur des Ateliers Guizard. La mission des Ateliers Guizard est de mettre la nature à disposition de ceux qui en sont souvent éloignés alors qu'elle leur serait profondément bénéfique, via des jardins thérapeutiques et des jardins d'entreprises.
Partager cet article
Partager sur linkedin
LinkedIn
Partager sur facebook
Facebook
Partager sur email
Email